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Russie : dans les coulisses des élections

David Krasovec,à Moscou

Les observateurs étrangers ont tort de décrire les élections russes comme un antagonisme bipolaire entre pro et anti-Poutine.

Une pièce en plusieurs actes

Prétextant des vices de forme administratifs, le pouvoir russe a empêché les candidats indépendants de participer aux élections du 8 septembre 2019 (seize gouverneurs régionaux et les parlementaires locaux de treize régions) . Beaucoup d’observateurs et une bonne partie de la presse y voient une simple lutte entre pouvoir et opposants dans une société prête à s’embraser.

En réalité la situation et les enjeux sont bien plus complexes, il en va du contrôle des « ressources informationnelles » et des « ressources administratives » pour se positionner dans la succession à Vladimir Poutine.

Les communistes seraient-ils de retour en Russie ? Le bon vieux citoyen russe serait-il passif ? Autant de questions gonflées de stéréotypes qui rappellent les personnages éculés des pièces de théâtre médiocres, mais qui sont très loin de la richesse de la scène théâtrale russe contemporaine.

Ce serait faire injure à la culture protéiforme qui s’épanouit en ce moment que de chercher à l’affiche une pièce conforme à ses convictions – et vouloir voir les élections qui se déroulent en Russie comme la lutte récurrente entre opposition réprimée et pouvoir bien installé vous fera entrer dans une salle de spectacle poussiéreuse où il n’y a pas grand chose à voir. Ni farce, ni comédie, les élections actuelles seraient-elles un drame ou une tragédie ?

A9B76846-E958-4107-BE2B-1B3A6398F7DA A l’heure des séries télévisées, des jeux vidéos, des images de synthèse, de la collecte de mégadonnées, des gratte-ciel moscovites, on est dans un monde qui n’a plus rien à voir avec les premières pièces d’un Molière mal accueilli dans les bourgades de France ou incompris sur la Place rouge en 1702 car joué dans une traduction déplorable.

Oublions donc les Pierre le Grand et les Lénine, et comprenons que la Fédération de Russie est un jeune État dynamique de 26 ans à peine en pleine crise de croissance.

Métamorphose de la société russe

Réduire la vie électorale à un affrontement entre les hommes de Vladimir Poutine et les supporters d’Alexeï Navalny fait passer à côté de l’enjeu principal qui est la métamorphose de la société russe, et participer aux élections signifie influencer ce processus, dans l’immédiat peu importe le résultat des urnes dans un contexte de désillusion.

L’essentiel est d’orienter les courants de force qui travaillent la société, d’avoir des leviers sur les facteurs d’évolution, ou de ne pas perdre le contrôle de ces leviers, de maîtriser les « ressources informationnelles » et les « ressources administratives », ou de les soustraire aux adversaires.

Pour prendre part à ce processus, il suffit d’avoir la citoyenneté russe et chacun joue son rôle : inutile d’être candidat ou même de glisser son bulletin de vote dans l’urne, on peut discuter avec ses proches, relayer des posts sur les réseaux sociaux, ne pas cautionner les hommes politiques imposés, se réfugier sur les scènes des cultures alternatives, ce sont autant de coups portés qui harcèlent les partis politiques en quête de projets citoyens qui pourraient fédérer 50 % des votants.

Tous les stratèges des joutes électorales le savent parfaitement et il ne faut pas sous-estimer leurs compétences dans ces domaines, surtout à l’heure des colloques internationaux qui se suivent les uns les autres dans les universités russes et où tous les mouvements sociaux des autres pays sont froidement analysés, leurs dynamiques cliniquement décortiquées.

Jeu d’échec et poker menteur

Tous les acteurs de la vie politique, universitaire et de la société civile ont accès à ces informations et à ces cercles de réflexion. Pour certains, cela transforme Moscou en un formidable jeu d’échec où il faut gagner un poker menteur avant de déplacer une pièce, pour de nombreux autres il s’agit plus humblement de comprendre les attentes de la population pour initier les réformes administratives et juridiques qui vont garantir un vivre ensemble plus harmonieux, et pour éviter les erreurs commises ailleurs.

Si les médias étrangers parlent volontiers des premiers (manifestations réprimées cet été, paranoïa des services de sécurité), on oublie que ce sont ceux qui ont la capacité de gérer la société de demain (dématérialisation des services administratifs pour en faciliter l’accès et entraver la corruption, standardisation des normes et procédures pour fluidifier les échanges de services sociaux et économiques intra- et internationaux, formation des fonctionnaires) qui se donnent le plus de moyens d’accéder au pouvoir en proposant un contrat social acceptable par la majorité.

Alors, où en est-on aujourd’hui et que propose-t-on aux électeurs russes ? Rappelons qu’on est dans un processus lent qui va mener aux élections présidentielles en 2024, lent car les élections  »régionales » (gouverneurs et parlements régionaux des 85 sujets de la Fédération de Russie) se font par étapes, chaque septembre dans quelques régions, par exemple le maire-gouverneur de Moscou Sergueï Sobianine est élu le 9 septembre 2018 tandis que le conseil municipal n’est élu que l’année suivante.

IMG_0395Cela permet d’installer les équipes au fur et à mesure, de corriger le tir en percevant la grogne sociale, de mieux adapter l’offre politique dans un contexte de « démocratie administrée » où services étatiques et groupes de la société civile apprennent à se connaître et à trouver des terrains d’entente.

A bien observer, le mythe de la « verticale du pouvoir » ne résiste pas à une connaissance de la réalité de l’exercice du pouvoir, il n’y a pas d’ordres à sens unique du haut vers le bas, il y a un aller-retour d’informations qui vont aider à la prise de décision.

Et cette gestion des informations était l’un des enjeux des élections du week-end. Il y a certes la tentation de falsifier les données, néanmoins les manipulations grossières des résultats électoraux sont plus difficiles qu’on ne l’imagine en présence de nombreux assesseurs.

Paradoxalement, ce qui est primordial c’est d’accéder aux humeurs du pays grâce aux élections, d’avoir une image le plus prêt possible de la réalité pour pouvoir prendre les bonnes décisions qui vont permettre de garder ou de prendre le pouvoir.

Qui ne dispose pas des bonnes informations va commettre des erreurs de jugement, prendre de mauvaises décisions et perdre sa mise. Bien naïf qui imagine Vladimir Poutine comme autocrate, il y a en réalité de nombreux clans dans son entourage qui se disputent l’accès aux ressources du pays, dont les informations.

Si certains prétendent que le président n’a pas accès à tous les rapports par manque de temps, d’autres ont intérêt à conserver pour eux les dossiers qui pourraient leur servir à prendre de l’avance dans la course à la succession à Vladimir Poutine.

Si on ne donne pas les noms des compétiteurs, c’est pour une raison bien simple, c’est que personne n’est loyal, tout le monde se méfie de tout le monde, et tout l’art est de passer sous les radars pour éviter d’être pris en chasse trop tôt. Cette compétition n’a échappé à personne : lorsque le journaliste Ivan Golounov de Meduza est arrêté le 6 juin 2019 et disculpé dès le 11 juin, qui a mené la danse ?

Quelqu’un aurait-il tout manigancé pour discréditer le Ministère de l’intérieur et se défaire d’un concurrent à la succession de 2024 ?

Les supputations vont bon train, mais il est certain que le marathon a commencé plus tôt que prévu. De même pour les arrestations massives de manifestants durant l’été 2019 : un excès de zèle aurait-il été ordonné pour les mêmes motivations que dans le cas Ivan Golounov ?

Qu’importe, l’essentiel est de savoir que les cartes sont volontairement brouillées et ceux qui prétendent y voir clair versent inéluctablement dans le complotisme. Dans ce contexte, d’autres acteurs essaient de faire entendre leur voix, par exemple Alexeï Navalny ou des musiciens comme IC3PEAK, Face ou Krovostok qui sont montés sur scène en soutien aux manifestants le 10 août 2019 malgré les interdits de la mairie de Moscou.

La stratégie consiste soit à donner accès à d’autres informations (sur la corruption), soit à installer dans le champ médiatique les aspirations généralement ignorées (celles de la jeunesse). Dans les deux cas, on espère être contacté par les réseaux humains en place (cercles économiques et intellectuels) pour s’insérer dans les jeux du pouvoir et en tirer un profit matériel ou idéologique.

Mais, rappelons ce principe élémentaire de la théorie de l’information : l’utilité et la validité de l’information vient du fait qu’elle permet de décrire un état donné, dans le passé, le présent ou l’avenir.

La stratégie du chaos ou du brouillage des informations dans les luttes d’influence empêche souvent de se représenter un état à venir avec clarté, en contexte électoral cela signifie que les citoyens ne peuvent donc pas se représenter un avenir stable. Or le citoyen russe n’aspire qu’à une chose, celle de pouvoir vivre dignement et d’entrevoir la fin du tunnel après les crises à répétition. Il est donc dangereux de s’engager dans ce flux informationnel pour le perturber, on risque de se discréditer aux yeux de la majorité.

La tactique des nombreux acteurs parmi les manifestants de l’été 2019 est donc bien plus subtile : non désinformer, non verrouiller l’accès aux informations, mais démotiver les relais administratifs qui organisent le fonctionnement de l’État, les faire douter de leur légitimité quand elles penchent plus en faveur de quelques décideurs politiques que de l’intérêt des gens.

En cela, cette campagne électorale a très bien fonctionné : abstention massive (à peine 20 % de votants à Moscou), personnes qui ont voté en détériorant leur bulletin de vote (on pourrait appeler cela le vote blanc de protestation), fonctionnaires qui n’ont plus confiance dans le système qu’ils représentent, ce qui sape les fondements de l’État…

Réseaux sociaux

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Qui a gagné ces élections ? Peu importe, ce ne sont certes pas les communistes qui ont pourtant raflé 13 sièges sur 45 à la mairie de Moscou, beaucoup de jeunes ont voté pour eux en suivant les consignes diffusées sur divers sites consultables sur internet.

Le Parti communiste est complètement discrédité auprès de la jeunesse, l’essentiel était de ne pas voter pour des candidats qui n’ont pas condamné les arrestations, et beaucoup s’amusent d’avoir eu à voter pour ce parti. De façon générale, l’image que les réseaux sociaux donnent de ces élections c’est celle du désintérêt, du non-événement, les élections présidentielles en Ukraine du 21 avril 2019 avaient suscité beaucoup plus d’enthousiasme ou de moqueries sur Instagram, Facebook ou VKontakte.

Quels enseignements tirer de ces élections ? Il est trop tôt pour le dire, tant que les résultats définitifs ne seront pas publiés. Qu’importe le nom des élus, ce qu’il faudra comprendre c’est l’état d’esprit des fonctionnaires, évaluer leur loyauté, et donc leur capacité à être un relais des décisions politiques. Pour ceux qui ont été élus, ou n’ont pas pu l’être, l’enjeu est maintenant d’accéder à ces informations pour pouvoir prendre le contrôle des ressources administratives.

Sans surprise, seul l’État a les moyens de faire une telle enquête, mais quelle faction va en profiter ? Ceux qui sont le mieux placés, on ne l’entend pas souvent, ce sont ceux qui participent directement à la formation des fonctionnaires, travaillent avec la société civile, créent du consensus, décrivent un projet commun et savent l’expliquer.

Ce qu’ils ont gagné dans ces élections, c’est de mieux cerner les projets à proposer. Encore faudra-t-il trouver un visage qui les incarne dans la sphère médiatique, la place est vacante, en attendant tous les idéalistes et les ambitieux espèrent et fourbissent des armes d’assaut ou de défense… Suite au prochain acte, en septembre 2020.

Par David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou et correspondant d’Intégrale en Russie

Photos :
A la une : David Krasovec, démonstration militaire, Moscou, août 2019
Dans le corps de l’article : David Krasovec et Clara Schmelck, rues et métro de Moscou en période électorale, août 2019

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David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie
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